Bordeaux d'hier — Pont de pierre : douze ans de chantier pour enjamber enfin la Garonne
Douze ans de chantier, une crue qui emporte les fondations et un péage privé : comment Bordeaux a fini par franchir la Garonne en 1822.

Marc Ryckaert (MJJR), CC BY-SA 3.0 — Wikimedia Commons
Pendant des siècles, franchir la Garonne à Bordeaux voulait dire monter dans un bac. Le fleuve, large de 500 mètres à cet endroit, soumis à de fortes marées et à des crues brutales, avait découragé tous les projets de pont depuis l'Antiquité. En 1771, l'ingénieur Le Ragois de Saint-André proposa un ouvrage que Jean-Rodolphe Perronet, concepteur du pont de la Concorde à Paris, jugea irréalisable. Le maréchal de Richelieu, alors gouverneur de Guyenne, refusa même de poser la première pierre d'un projet auquel il ne croyait pas, préférant attendre que le pont soit achevé pour l'inaugurer. Il ne le vit jamais.
C'est Napoléon Ier qui trancha. En 1808, il décréta que Bordeaux recevrait son pont, moins par égard pour les Bordelais que pour faire passer rapidement ses troupes vers la péninsule Ibérique pendant la guerre d'Espagne. Les travaux démarrèrent en octobre 1810 sous la direction de l'ingénieur des Ponts et Chaussées Claude Deschamps, et la première pierre fut posée le 6 décembre 1812. Le chantier se heurta aussitôt à la violence du fleuve : une crue emporta les pieux d'échafaudage et les fondations de cinq piles côté rive droite, tandis que la vase s'accumulait côté rive gauche. Il fallut enfoncer 220 pieux de pin des Landes et de sapin à dix mètres de profondeur pour asseoir les seize piles de l'ouvrage.
La chute de l'Empire, en 1815, stoppa net le chantier : seules six piles étaient alors debout, faute de financement. Il fallut attendre 1818 et l'initiative du négociant Pierre Balguerie-Stuttenberg, qui créa la Compagnie du pont de Bordeaux, pour relever deux millions de francs de capitaux privés sur un budget total de 6,5 millions. En échange, la société obtint le droit de faire payer un péage pendant 99 ans. La décision de bâtir en pierre et en brique, plutôt qu'en une structure plus légère, ne fut arrêtée qu'en 1819. La dernière pierre fut posée le 25 avril 1821, et le pont ouvrit au public le 1er mai 1822, sous le règne de Louis XVIII, trois mois après la mort de l'empereur qui l'avait voulu.
L'ouvrage, long de 486,68 mètres pour une largeur initiale de 14,80 mètres, compte 17 arches inégales, portées par 16 piles ornées de médaillons blancs, et un tablier creux traversé de six galeries longitudinales pour l'alléger. À l'époque, il dépassait en longueur les ponts de Waterloo, de Dresde et de Tours.
Pour La Bastide, alors simple faubourg tourné vers les activités portuaires et agricoles, le changement fut profond. Le pont, en reliant durablement les deux rives, permit la croissance urbaine de ce quartier et prépara son rattachement à Bordeaux en 1865, sous l'impulsion du maire Pierre Castéja, qui avait racheté le droit de péage en 1863 pour rendre la traversée gratuite. Le pont de Pierre a été inscrit au titre des monuments historiques le 17 décembre 2002, et reste aujourd'hui réservé aux piétons, cyclistes, bus et tramway, entre le cours Victor-Hugo et le quartier de La Bastide.
Sources
AFGC (Association française de génie civil)
Pont de Pierre à Bordeaux - 1822Wikipédia
Pont de pierre (Bordeaux)Mairie de Bordeaux
Pont de pierre
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