Baguette One, la fusée bordelaise, ajoute une année à son compte à rebours
Le vol test de la fusée girondine, promis en 2026, glisse à 2027 sans explication, alors que l'État y a déjà englouti des centaines de millions.

Tristandlc, CC BY-SA 4.0 — Wikimedia Commons
Le nom de la rue ne s'invente pas : 10 rue Ariane, au Haillan, c'est là que les ingénieurs d'HyPrSpace assemblent depuis 2019 les moteurs qui doivent, un jour, propulser des satellites français en orbite. L'adresse a toujours amusé la petite équipe girondine. Elle prend un tour plus sérieux depuis mardi : le ministère des Armées et la Direction générale de l'armement (DGA) ont officialisé le décollage, en 2027, du démonstrateur Baguette One depuis le site d'essais de missiles de Biscarrosse, dans les Landes. Ce sera, selon les mots de l'entreprise, le premier envol d'un lanceur civil privé depuis le sol français.
Il y a un an à peine, ce vol devait avoir lieu en 2026. HyPrSpace l'annonçait encore en juin 2025. La date a glissé d'une année sans que l'entreprise n'en communique publiquement la raison : ni problème technique revendiqué, ni explication détaillée. Pour une entreprise de haute technologie qui construit sa crédibilité sur des essais moteurs répétés depuis 2022 à la DGA de Gironde, sous les noms de code Joker puis Terminator, ce silence sur les causes du décalage contraste avec la faconde habituelle de ses dirigeants.
Ce que la course aux microlanceurs a déjà coûté à l'État
L'affaire dépasse largement une startup bordelaise. En décembre 2023, l'État a sélectionné le consortium piloté par HyPrSpace, associé à Telespazio France et CT Ingénierie, pour le projet PADA1 : 35 millions d'euros, financés à 60 % par les fonds publics du plan France 2030. Un an plus tard, l'entreprise décrochait un premier contrat commercial avec le Centre national d'études spatiales, baptisé R2D2, portant sur cinq lancements de charges utiles allant jusqu'à 235 kilogrammes. Plus largement, l'État s'est engagé à acheter les premiers vols des quatre lauréats de l'appel à projets microlanceurs, HyPrSpace, Latitude, Sirius Space Services et MaiaSpace, pour une enveloppe totale avoisinant 400 millions d'euros.
Cet argent public irrigue une croissance rapide de l'effectif. Une trentaine de salariés début 2024, 85 au printemps 2025, plus de 90 en novembre de la même année lors d'une levée de fonds de 21 millions d'euros annoncée au sommet Choose France : l'effectif frôle aujourd'hui les 150 personnes, cinq fois plus qu'il y a deux ans et demi. Cette montée en puissance s'accompagne d'une nouvelle usine près de Bordeaux, dont l'inauguration est annoncée pour début octobre.
Sur le plan technique, la promesse d'HyPrSpace tient en une phrase : un moteur hybride, mêlant oxygène liquide et carburant solide à base de polyéthylène haute densité, qui se passe de turbopompe et compte, selon l'entreprise, trente fois moins de pièces qu'une propulsion conventionnelle. De quoi, en théorie, réduire les coûts et les risques industriels. Reste que cette architecture n'a, à ce jour, jamais volé : Baguette One en sera la première démonstration réelle, avant le lanceur orbital OB-1 destiné à placer des satellites de 250 kilogrammes en orbite basse.
Qui vérifie que l'argent public tient ses promesses
Aucune opposition locale ou associative ne s'est exprimée publiquement contre le projet à ce stade, ni à Biscarrosse ni au Haillan. Le seul contrepoint documenté vient d'une institution : dans son analyse de l'exécution budgétaire 2024 du plan France 2030, publiée en avril 2025, la Cour des comptes déplorait "l'absence d'une évaluation robuste et consolidée de l'ensemble des projets" et jugeait que le secrétariat général pour l'investissement n'avait "pas mis en place les moyens nécessaires pour maximiser la rentabilité des projets soutenus". Une critique qui vise l'ensemble du plan, pas spécifiquement HyPrSpace, mais qui éclaire le contexte dans lequel des centaines de millions d'euros publics financent une poignée de paris industriels dont aucun n'a encore atteint l'orbite.
HyPrSpace, de son côté, avance l'argument géopolitique. "Disposer de capacités de lancement indépendantes et réactives devient un enjeu stratégique pour l'Europe", a fait valoir Sylvain Bataillard, cofondateur de l'entreprise, en évoquant un marché mondial des lancements estimé à 32 milliards de dollars d'ici 2035. Le moteur Toaster, qui doit équiper les futurs lanceurs de série, doit encore passer ses essais au sol sur un nouveau banc à Saint-Jean-d'Illac avant que Baguette One ne rejoigne Biscarrosse.
Sources
French Tech Bordeaux
HyPrSpace verra sa fusée Baguette One décoller depuis Biscarosse en 2027
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