À Bruges, des millions de moustiques stériles pour vider le Tasta de leurs cousins piqueurs
Bruges lance dès septembre une expérimentation inédite en métropole bordelaise contre le moustique tigre, avec des millions de mâles stériles lâchés dès 2027.
James Gathany, CDC, Public domain — Wikimedia Commons
Cinq bornes grises trônent depuis le 21 août dans les jardins des crèches Le Petit Prince et Le Petit Poucet, à Bruges. Elles diffusent du CO2 pour attirer les moustiques tigres avant qu'ils n'atteignent les tout-petits. L'installation, confiée à l'entreprise Ma boîte à Moustique pour 11 425 euros, n'est que le premier étage d'un plan municipal plus ambitieux : dès le printemps 2027, la ville lâchera plusieurs millions de moustiques mâles stérilisés sur 82 hectares du quartier du Tasta, entre Villabois, le secteur Jacques Prévert et le parc Ausone.
L'engagement figurait dans le programme municipal de Frédéric Giro, élu maire en mars 2026. Il se concrétise avec Terratis, jeune entreprise montpelliéraine née en 2024, qui a mis au point une méthode reposant sur la stérilisation des mâles par rayons X avant leur relâcher dans la nature. Ces moustiques ne piquent pas, contrairement à une idée reçue seules les femelles le font, et se contentent de s'accoupler avec les femelles sauvages, qui pondent alors des œufs vides. Sur le secteur brugeais, Terratis prévoit 60 points de lâcher, 200 000 mâles relâchés chaque semaine et plus de 5 millions par an, pour un coût de 116 400 euros par an sur la période avril octobre. Des pièges pondoirs, une vingtaine, seront installés dès ce mois de septembre pour mesurer l'état de la population avant le premier lâcher.
Pourquoi Bruges ne part pas de zéro
La commune n'est pas la première de la métropole à s'essayer à cette technique. Depuis la mi-juillet 2026, Sainte-Eulalie, à une dizaine de kilomètres, teste le même procédé sur une soixantaine d'hectares, avec un rythme de lâcher identique de 200 000 mâles par semaine. Le maire Hubert Laporte avait justifié cette expérimentation par l'ampleur des nuisances constatées : "on ne peut plus prendre le frais ou partager un repas dehors en famille ou entre amis, c'est insupportable", avait il déclaré, après l'échec de solutions plus classiques, nichoirs à hirondelles, larvicide, menées sans succès durable. Avec Bruges, la Gironde compte donc sa deuxième commune pilote et la France sa septième, derrière Brive la Gaillarde, Montpellier, Toulouse, Mions, La Verpillière et Sainte-Eulalie.
La progression du moustique tigre sur le territoire rend ces initiatives lisibles à l'échelle régionale. Selon l'Agence régionale de santé Nouvelle Aquitaine, l'insecte est désormais présent dans 1 700 communes de la région, soit 215 de plus qu'en 2025, et concerne directement 75 % des Néo Aquitains dans leur vie quotidienne, seule la Creuse échappant encore à son implantation. En Gironde, la bascule sanitaire s'est produite entre 2025 et 2026 : le premier cas autochtone de chikungunya du département, c'est à dire une contamination survenue sur place sans voyage à l'étranger, avait été détecté en juillet 2025 à Illats. Un an plus tard, au 18 août 2026, Santé publique France recensait 20 cas autochtones répartis sur trois foyers de transmission en Gironde, dont 18 concentrés à Prignac et Marcamps, ainsi qu'un cas à Talence et un à Saint Médard en Jalles. Le Centre de démoustication de Bordeaux Métropole, qui intervient à Bruges depuis 2020, y a consacré 51 heures de prospection et de traitement en 2025, sur trois sites surveillés tous les quinze jours en haute saison : le cimetière communal, le parc Ausone et le quartier résidentiel de Villabois. À l'échelle métropolitaine, une feuille de route votée le 26 juin 2026 prévoit de faire passer la part de l'espace public traité contre les gîtes larvaires de 40 % à 100 %, sans toutefois que le conseil ait chiffré publiquement le coût de cette montée en puissance.
Ce que la science ne confirme pas encore
Les promoteurs de la technique de l'insecte stérile citent des baisses de population de 50 % la première année et jusqu'à 90 % la deuxième, observées notamment à Brive la Gaillarde. Mais l'Agence nationale de sécurité sanitaire, l'Anses, a nuancé ces promesses dans un avis rendu public le 18 septembre 2025 sur l'ensemble des techniques de lâcher de moustiques. Elle y indique que "le seul indicateur pour lequel l'effet est considéré comme avéré est la réduction du taux d'éclosion des œufs", un signal qui ne prouve pas directement une baisse du nombre de femelles adultes, effet qualifié seulement de "possible". Sur la question qui intéresse le plus les habitants, la réduction du nombre de piqûres, l'agence est catégorique : c'est "non qualifiable", faute d'étude scientifique menée sur le sujet, tout comme pour l'effet sur l'incidence de maladies telles que la dengue ou le chikungunya. Aucune opposition locale ne s'est exprimée publiquement contre le projet brugeais à ce stade, mais cette réserve scientifique nationale s'applique de fait à toutes les communes qui misent sur la méthode, Bruges comprise.
En parallèle du lâcher de moustiques stériles, la ville explore d'autres pistes moins spectaculaires : un projet de mare avec la Ligue de protection des oiseaux, pour attirer libellules et batraciens prédateurs naturels du moustique, et des distributions régulières de nichoirs. Les vingt pièges pondoirs posés dès septembre dans le Tasta permettront de suivre mois après mois l'évolution de la population avant le premier lâcher de mâles stériles, programmé au printemps 2027.
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